Vie d’auteure : L’étreinte des choses brisées

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J’ai grandi dans une petite ville de Gironde, une jolie ville millénaire avec un château médiéval, un monastère, un couvent transformé en lycée, et une belle église gothique dans laquelle je chantais Oh happy day avec mon amie d’enfance entre deux cours au lycée (si tu lis ces lignes, Marine, je sais que tu souris aux souvenirs).

Plus que cela encore, j’ai grandi dans une maison qui ressemblait à une forteresse.

Elle faisait partie des plus hautes maisons de la ville, avec deux grands étages déployés autour d’un escalier de bois dans lequel j’ai glissé quelque fois. Elle s’enfonçait dans la terre vers une cave qui me faisait peur. Celle-ci abritait une énorme chaudière qui faisait du bruit et la petite ampoule suspendue au plafond n’éclairait pas suffisamment pour que les recoins poussiéreux me paraissent moins hostiles.

Entourée des murs et des toits des autres maisons de la ville, notre place forte respirait grâce à un poumon vert dans lequel s’enfonçaient les racines de trois bouleaux, d’un érable et d’un arbre de Judée. Ce poumon avait la forme d’un carré et j’ai souvent eu l’impression d’être cloîtrée, recluse, isolée du monde.

Une ceinture de hauts murs de pierres recouverts de lierre et de rosiers enfermait ce jardin au cœur de la cité, et mes sœurs et moi-même au cœur de ce jardin.

Mes souvenirs d’enfance et d’adolescence sont imprégnés de l’ombre de ces murs, de l’odeur de la cire sur le parquet qui s’étalait sur les étages, des bruits du bois des marches qui craquent.

Je vois les Noël qui se succèdent, les anniversaires, moments de rassemblement de la famille.

Les vieux films en noir et blanc du samedi soir s’enchaînent dans ma mémoire en une galerie de portraits. Je rencontre Ève, Laura, Gilda, Sabrina, je tombe amoureuse de Gary Cooper, Errol Flynn, Cary Grant et bien sûr du magnifique Clark Gable dans New-York Miami… Je frissonne devant les films noirs comme M le Maudit, ou Le troisième homme, et le Quatrième homme, ou encore devant La dame au portrait. Et je ris des situations cocasses de l‘Impossible Monsieur Bébé, des Chaînes conjugales et autres Indiscrétions

J’ai adoré ces moments qui ont fait naître ma passion pour les films anciens.

Rythmées par ces soirées, les semaines se sont succédées, les vacances d’été aussi. Elles avaient les odeurs du chlore de la piscine municipale et du monoï…

*

Le temps est passé et un jour la décision fut prise de vendre la maison. Je vivais déjà à Bordeaux, je n’avais pas mon mot à dire, (d’ailleurs, je n’ai jamais eu mon mot à dire), mais la nouvelle m’a ébranlée. Vendre « la maison »… les parents vont vendre « la maison »…

Cela me semblait impossible. D’abord parce qu’elle était pleine comme un œuf de choses accumulées depuis des années et que la vider des débordements de nos vies représentait une tâche colossale. Ensuite parce que j’avais l’impression qu’elle respirait un bout de nous tous, nous, la famille. Il me semblait que nos rires, nos pleurs aussi et nos disputes s’étaient imprégnés dans les pierres des murs de cette maison, et que si elle était notre abri, elle était surtout un bout de nous, de ce qu’on lui a laissé de notre être.

Bien sûr, ces pensées n’appartenaient qu’à moi et la maison fut vendue. Elle a été transformé en chambres d’hôtes depuis, et je vais parfois regarder sur le site internet pour voir quelques photos. Je suis assez contente, elle est magnifique.

J’ai vidé ma chambre, rangé mes posters des Guns n’ Roses, de Brad Pitt et de Johnny Depp, j’ai récupéré mon journal intime caché dans le poêle Rosieres datant des années 20 que nous laissions, à mon grand regret, aux futurs propriétaires. En souvenir, j’ai conservé la grosse clef attachée à ma porte depuis des années.

Et puis nous sommes partis.

**

La deuxième maison, l’autre… n’est pas en ville. Il n’y a pas d’autres murs ou d’autres toits qui l’entourent. Il y a à peine une clôture entre la fin de notre jardin et le début des prés, des vignes et de la forêt là-bas tout au fond.

Elle possède aussi de vieilles pierres et des poutres, un escalier en bois qui craque. Si la première maison était sophistiquée et bourgeoise, celle-ci a le charme des belles demeures de campagne.

C’est dans ce changement que j’ai compris qu’en réalité peu importait l’endroit, les murs, le jardin, les sons… la maison pour moi n’était pas la construction de pierres comme je le pensais auparavant. La maison c’était surtout ma famille.

J’ai continué à dire on rentre à la maison après le déménagement, j’ai continué à le dire très longtemps.

Même après l’achat de ma propre maison dans les Landes, lorsque je remontais en Gironde pour voir mes parents, je retournais à la maison, dans mon foyer.

***

Récemment, tout a changé.

Après le delirium, la maison a été désertée.

Elle est désormais désenchantée.

Je suis rentrée la semaine dernière, parce que j’en avais envie et besoin. Je souhaitais me recroqueviller et repartir dans le passé, être de nouveau assise dans le canapé un samedi soir devant l’Impossible monsieur Bébé.

Mais depuis cinq mois que je n’y avais pas mis les pieds, tout avait bien changé. Avant, elle sentait bon les odeurs de cuisine, celles des petits plats que nous mijotait notre mère. Elle était toujours bien arrangée avec des fleurs et des éléments de décoration artistiques…

Ce qui m’a frappée en entrant c’est le manque de cette odeur. L’odeur de la cuisine c’est tellement convivial, c’est la promesse d’un bon moment, de partage de pensées, d’échange et de communion.

Les éléments de décoration ont été remisés, les photos de famille aussi. C’est une maison sans âme, qui sent le parfum de mon père, qui semble nue, dépouillée, éteinte, désincarnée… c’est une maison qui suffoque, en train de s’asphyxier.

****

C’est avec émotion que j’ai dû me rendre à l’évidence. La maison  n’existe plus. Elle a été démantelée en même temps que la famille.

J’ai cru qu’il serait difficile d’accepter que tous mes souvenirs appartiennent à un passé dont le présent est révolu mais finalement cela s’est fait sans douleur, à ma grande surprise d’ailleurs. Je suis d’ordinaire plutôt nostalgique.

J’ai bien sûr parfois l’étreinte des souvenirs et des choses brisées qui serre mon cœur… Puis je réalise que dans étreinte il y a aussi éternité et qu’il est moins douloureux de tout relâcher dans l’Univers que de s’agripper au passé.

Sans maison désormais, je devrais être angoissée. Je me sens nomade et j’aime cela. J’ai eu des racines et des peurs qui m’ont paralysées pendant tant de temps que j’embrasse avec joie et plénitude l’incertitude et les surprises de la vie.

Sans attaches fixes, mon esprit flotte tranquille, rempli d’amour entre plusieurs continents.

Pourtant, même si je dérive, mes deux petits garçons me retiennent comme s’ils tenaient la ficelle d’un ballon tenté de s’envoler. Mes deux bulles de bonheur girondines se posent régulièrement sur mon cœur…

Cela fait quatre raisons d’espérer. Quatre, c’est largement assez pour créer un nouveau foyer.

3 réflexions au sujet de “Vie d’auteure : L’étreinte des choses brisées”

  1. bravo encore un article magnifique mais.. pour ma part… je pense que les lieux ont beaucoup d’importance et que :  les maisons sont des sorcières qui gardent des parties de nous même, et qui parfois se vengent d’avoir été délaissées …alors au petit matin, quand nous errons sans âme et sans elles , nous nous souvenons de notre enfance et de nos amours à l’abri des hauts murs de pierre…Les maisons sont une parcelle d’éternité..bisous

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    1. Je le pense aussi, je pense vraiment que ma maison d’enfance a gardé une part de nous, de nos rires d’enfants et de toutes les émotions ressenties. J’avais tellement peur de ne pas retrouver la sensation du foyer en déménageant que cela m’a frappée lorsque j’ai réussi à me sentir « à la maison », aussi dans l’autre maison… mais oui, mon ancienne maison a gardé définitivement une part de nous…

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