Vie d’auteure : Roi du ciel et des poussières

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Lorsque les sages-femmes ont posé Arthur sur mon ventre, je ne l’ai pas reconnu. Il était donc là ce bébé que nous avions attendu, dont j’avais préparé l’arrivée sans me préparer moi-même, mettant à distance l’attachement que je pouvais ressentir. J’avais peur.

Il était là, et je ne ressentais rien.

Il a fallu quinze jours pour que je le reconnaisse enfin.

C’est un rêve qui m’a ouvert les yeux.

Je suis dans un pays en guerre. La colline sur laquelle nous avons une maison en bois est éclairée par des petits feux. La nuit nous enveloppe. Les soldats arrivent dans ce qui me semble être notre village. Ils remontent le chemin vers nous. Je ressens l’angoisse  d’être prise, de les voir arriver vers ma maison. Je suis seule avec Arthur. Il est dans un berceau en bois. Un gilet de laine jaune l’enveloppe. Il me regarde avec ses yeux en amande, transperçants, étranges pour son âge de bébé. Je le prends dans mes bras. Je sais que je dois le cacher parce que si les soldats le trouvent, ils vont le tuer. Je prépare un biberon de lait que je glisse dans un sac et je pose Arthur derrière un rideau avec son petit sac et son biberon. Et là, la douleur, la tristesse, le déchirement de devoir le laisser me submerge. Comment l’abandonner comme ça, alors qu’il me regarde avec sa petite frimousse adorable. Tant d’amour me renverse, tant d’amour me bouscule et me met à genoux. Pourtant, je dois le quitter et m’avancer vers les soldats pour qu’ils ne le trouvent pas.

Et tout ce qui me reste en tête c’est son regard et son beau visage.

Je pleure dans le lit. Je pleure dans la nuit et je me réveille en sursaut. Impossible de me calmer. Je me lève brusquement et fonce vers le berceau d’Arthur. Il est là… il dort. Un soulagement immense m’envahit. Il est là, je peux le toucher, le prendre dans mes bras , le bercer mon bébé…

Il n’y a pas de guerre, pas de soldats, pas de bruits dans la maison. Il y a juste moi et cette  terreur de le perdre, moi et ce tsunami d’amour jamais ressenti auparavant.

*

Il est arrivé un 28 janvier.

Je crois qu’on l’attendait.

Enfin, oui… ou bien non… peut-être qu’en fait je faisais semblant de l’attendre. Il planait par là le « premier » enfant, celui qu’on attend, celui qui met des étoiles dans les regards de la famille et des amis. Je crois vraiment qu’on l’attendait. Lui cherchant un prénom, imaginant son futur, faisant des plans sur pourquoi son éducation serait ainsi et pas autrement. Le coinçant déjà entre ce qui est bien, selon nous adultes, et ce qui est mal.

Oui, nous avions tout bien préparé.

Il était présent dans mon ventre d’une immense circonférence, tout était prêt. La chambre, le lit, la table à langer, les habits. Tout était prêt. Tout. Sauf moi. Sauf moi incapable de regarder mon ventre bouger, incapable de le toucher de peur qu’il s’échappe encore ce bébé.

Ceux qui me suivent sur ce blog, ceux qui me croisent et qui m’entendent parler de mes projets savent que pour le début de l’automne sortira ce fameux livre, celui dans lequel j’ai essayé de traiter le sujet du deuil périnatal. Celui que je traîne et dont je dois me libérer. Parce qu’avant Arthur, il y a eu un autre bébé dans mon ventre et celui-là, j’ai vraiment voulu l’oublier.

Dès qu’Arthur est né, j’ai su qu’il était différent. J’avais vu évoluer et grandir les enfants de nos amis, et Arthur… eh bien, il évoluait d’une autre manière. Il y avait quelque chose de blessé en lui. Quelque chose que je n’arrivais pas à déterminer. Je ne comprenais pas pourquoi un enfant qui avait tout pour être heureux pouvait être également si triste et si rempli par moment de désespoir, avide d’amour et d’attention, comme terrifié d’être oublié. Il avait deux ans et pas une seule fois j’ai fait le rapprochement avec la petite fille que j’ai perdue avant lui. Pour moi, il n’y avait aucun lien. D’ailleurs, elle, je ne voulais pas y penser. Après tout, j’avais un fils magnifique et bien vivant, et je n’aimais pas m’appesantir sur ce moment. Cela m’amène à frôler un précipice qui m’attire et me fait peur. La naissance d’Arthur a déclenché une peur panique du vide… est-ce lié ? La peur de tomber sans fin, la peur de me perdre, de le perdre lui ? La peur de basculer… je ne sais pas. Il y a peut-être une simple explication scientifique que je n’ai pas encore eue.

Il a fallu un moment de crise intense d’angoisse et de désespoir pour que je réalise que le mal d’Arthur était très profond.

Et c’est lors de notre rencontre avec la psychologue formidable de douceur qui a pris en charge Arthur que le voile s’est levé.

Il y a eu un silence lorsqu’elle m’a demandée si Arthur était mon premier enfant. Comme toujours, lorsqu’on me posait la question, j’ai répondu oui. Il est mon premier enfant, celui que j’ai entendu crier et que l’on a posé sur mon ventre. Celui que j’aime viscéralement depuis ce rêve atroce où je devais l’abandonner.

Elle a dû sentir quelque chose, car elle a insisté. Et là, ma gorge s’est serrée. Je ne savais même pas pourquoi mais évoquer mon interruption médicale de grossesse me semblait impossible. Pour moi ce n’était pas douloureux. C’était juste impossible. Mettre les mots dessus et verbaliser l’expérience, alors que je faisais tout pour l’oublier, pour l’étouffer, cela me semblait insurmontable. Et pourtant, avec Arthur qui jouait aux voitures sur le tapis du bureau, il m’a fallu en parler. Et comme à chaque fois, je ne peux pas en parler sans pleurer. C’est incompréhensible pour moi, je n’ai pas l’impression de ressentir de la peine, mais c’est comme si mon corps parlait, me trahissait, révélait réellement ce qui ressort de cette expérience, alors que mon esprit essaie sans arrêt de lutter pour relativiser et me garder à flot.

En me voyant ainsi pleurer dans le silence du bureau, Arthur près de moi, elle m’a dit cette phrase qui est à l’origine de ce livre que j’ai écrit :

 » Votre fils n’est pas un aîné. « 

Jamais je n’aurais pensé à cela. Cette idée me semblait à mille lieux de moi. Comment Arthur aurait-il pu ressentir la présence de cette petite sœur morte ? Comment aurait-il pu sentir que j’avais été incapable de faire mon deuil de cette perte ?

Et puis j’ai réfléchi et j’ai réalisé que tout dans la venue d’Arthur dépendait de cette première expérience. De la manière dont j’ai vécu ma grossesse, à mon difficile attachement pour lui, de mes terribles angoisses à chaque échographie, au fait qu’il m’était impossible de caresser mon ventre ou de l’imaginer dans mes bras. Cette peur terrible de le perdre m’a éloignée de lui et je suppose qu’il a dû ressentir tout cela.

Je ne compte plus le nombre de fois où il m’a dit qu’il était perdu, qu’il n’avait pas de place, qu’il était là pour réparer les choses, que le ciel est rempli d’enfants… dans sa bouche ces phrases révèlent plus que ce qu’il veut peut-être me dire. Son cœur d’enfant parle à mon cœur de maman et je comprends le fond de ses pensées.

J’ai depuis fait beaucoup de recherches sur ce que l’on appelle les « bébés arc-en-ciel », ces enfants nés après la perte d’un bébé, et j’ai fait un gros travail sur moi-même pour accepter enfin cette expérience. Il m’a fallu pourtant attendre la naissance de mon deuxième fils pour que je puisse aller en mairie afin de déclarer leur sœur aînée et lui donner une existence. Une manière de reconnaître et de faire la paix avec ce moment, et de permettre à mes deux garçons de connaître leur place dans la famille.

*

J’ai longtemps culpabilisé de n’avoir pas pu accueillir Arthur dans les meilleures conditions comme une maman qui a vécu une première grossesse merveilleuse sans angoisses, sans pensées négatives, pourrait accueillir ce moment de bonheur. Mais j’avais déjà été maman et je n’avais pas conscience de tout ce qui flottait comme résidus de cette expérience et de ce qui s’est répercuté sur lui.

C’est après de nombreuses réflexions et après avoir lu des témoignages que je me suis rendu compte d’une part que je n’étais pas seule à avoir ressenti ces émotions et que d’autre part, un désert littéraire recouvre le sujet du deuil périnatal.

Pourquoi je partage avec vous tout cela ?

Eh bien parce que le mois d’octobre verra la parution de mon roman Poussières de toi sur le deuil périnatal. J’ai décidé d’écrire ce roman l’année dernière. Il était temps pour moi de poser les mots et de partager les émotions traversées par toutes ces mamans. Ce fut un travail intense et délicat, je ne suis toujours pas satisfaite du résultat car je me demande sans arrêt si ce livre est à la hauteur de ce sujet. Pourtant le livre est fini, corrigé, il est donc temps pour moi de bientôt le partager avec vous.

Rendez-vous donc en octobre.

Merci pour votre lecture !

Lily

3 commentaires sur “Vie d’auteure : Roi du ciel et des poussières

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  1. J’ai un peu vécu la même chose
    Mais j’avais déjà une fille aînée
    Et au début de ma deuxième grossesse j’ai saigné
    Ce n’est que 17 ans plus tard que j’ai compris grâce à une psy et une médium qu’elles étaient deux dans mon ventre
    Ce qui a aussi expliqué pourquoi j’ai mis plus de six mois avant de prendre conscience que j’etais maman pour la deuxième fois
    Quand je l’ai enfin avoué à ma fille, c’etait Il y a moins d’un an et elle avait alors 18 ans, lors d’une séance chez la psy, elle a bcp pleuré puis c’est enfin apaisée , elle qui se révoltait contre tout et contre elle même depuis l’adolescence…
    Merci pour ton témoignage
    Bises

    Aimé par 1 personne

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