Vie d’auteure – Cette absence qui me tourmente

 

Papi trois ans
Sur la photo, mon grand-père âgé de trois ans, son grand-père et sa tante.

 

Il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente – Camille Claudel

 

Le 1er décembre 2009, un mardi, je travaillais dans mon agence immobilière. Il y avait beaucoup de problèmes depuis quelques mois, un manager peu scrupuleux, des collègues au bord de la crise de nerfs, un patron qui ne voyait rien. Moi j’étais au milieu, essayant de faire le tampon entre tout ce monde. J’ai pensé à l’anniversaire de mon grand-père.

Ah, il faudrait que j’appelle papy pour son anniversaire…

Il faudrait que j’appelle papy…

Il faudrait que j’appelle…

Il faudrait…

Et puis la journée s’est terminée, j’étais fatiguée. Je n’aimais pas et je n’aime toujours pas le téléphone. Je n’ai pas appelé. Et il est mort deux mois plus tard en février.

*

C’était un soir dans la maison que nous venions d’acheter, une grande maison avec des travaux, à la campagne mais près de la mer. Elle n’était pas en ruine mais très abîmée par le temps. C’était au mois de février ou  mars, je ne sais plus. J’étais dans la cuisine, emmitouflée dans une doudoune informe kaki et marron  très chaude car cette maison n’avait pas encore de chauffage et était ouverte au quatre vents. Je disparaissais sous d’épaisses couches de lainages, des gants de protection, un masque sur le nez, un bonnet et ma capuche par dessus ma tête. Nous étions glacés.  J’étais en train de poncer les portes des placards de la cuisine dans le froid de la nuit. Parce que nous travaillions même le soir très tard pour avancer.

J’étais seule au rez-de-chaussée, nous n’avions pas mis de musique, le silence m’entourait. Je ponçais. Je m’appliquais à décoller chaque centimètre de vernis sur les portes des placards, à plier mon papier à poncer de façon à ce qu’il pénètre dans les plus fines nervures du bois. J’étais très appliquée. Et comme souvent lorsque je fais une activité manuelle, mon esprit divague. Je contrôle sans arrêt mes pensées et finalement, le seul moment où elles peuvent s’échapper c’est lorsque mes mains s’occupent. J’étais donc assise sur le plan de travail en faïence, je ponçais et laissais flotter mon esprit autour de moi.

Cela faisait un mois environ que mon papy était décédé, à l’âge de 91 ans. J’avais assisté à son enterrement. Je l’avais vu allongé dans son cercueil et j’avais été frappé par cette absence de sentiments à ce moment-là.

Je ne ressentais aucune tristesse, je ne me sentais pas ébranlée par cette perte, je ne comprenais pas comment je pouvais être là et ne pas pleurer ce grand-père que j’avais tant aimé.

Je regardais son corps allongé dans le cercueil mais tout me semblait irréel. J’étais là sans être présente à moi-même, sans vraiment me rendre compte que je ne le reverrais plus, que je ne lui parlerais plus, et surtout que je n’entendrais plus jamais ces histoires de la guerre, de l’après-guerre, de son enfance en Champagne avec son grand-père qu’il avait adoré. Au lieu de penser à tout cela, je fixais la partie supérieure du cercueil sur laquelle était écrit en lettre d’or son prénom « Louis »…

C’est ce qui m’a choquée à ce moment-là.

Ah oui, c’est vrai que papy s’appelle Louis…

Louis, ce prénom jamais prononcé dans la maison de mes grands-parents.  Tout le monde appelait mon papy, Guy, d’ailleurs pour nous c’était « papy Guy ».

Et pourtant, Guy n’était que son second prénom. J’ai appris que dans le passé, on appelait souvent les enfants par leur second prénom.

Mais c’était bizarre de le voir allongé, avec ce prénom doré qui flottait au dessus de lui, alors que jamais personne ne l’avait appelé ainsi.

Et pour cause, le premier Louis de la famille, l’oncle de mon grand père était mort en 1914.

Ce bébé naissant en 1918  avait été appelé ainsi en hommage au disparu, hommage pourtant trop douloureux pour qu’on le nomme Louis au quotidien.

Le poids du passé est lourd à porter sur les épaules des vivants.

J’étais donc dans ma cuisine en train de poncer, seule dans la nuit et le froid de la campagne sud landaise.

Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à mon grand-père à ce moment-là. Et un souvenir complètement anodin, infime dans la masse de tous les souvenirs que j’avais de lui, à surgi comme ça, de nulle part.  Les souvenirs ça fait toujours un petit peu mal, ça touche toujours une corde sensible sur laquelle ils jouent une drôle de mélodie qui parfois nous fait monter l’émotion de la gorge jusqu’aux yeux, juste pour que cela déborde.

J’ai repensé à une conversation que j’avais eu avec papy il y avait de cela un petit moment. Je ne sais plus quand ni où, j’ai juste entendu nos voix dans ma tête.

— La musique ne te manque pas ? m’avait-il demandé.

Petite j’avais fait du violon, et adolescente de la guitare. Je n’y avais pris aucun plaisir, pour moi ce n’était que contrainte et ennui. Je ne pense pas non plus que j’avais un immense talent et je n’étais pas du tout assidue. J’avais tout arrêté pour me concentrer sur autre chose au lycée, sur les études, sur l’écriture des chroniques d’Agnès en cachette.

L’apprentissage de la musique avait été pour moi une vraie croix à porter, au contraire de mon papy qui avait appris avec joie et enthousiasme, toujours en autodidacte, la mandoline et le piano. Il faisait aussi partie d’une chorale. Il adorait ça…

Je tournais cette question dans ma tête et lui répondais que la musique ne me manquait pas vraiment, mais que si je devais reprendre un jour, j’apprendrais alors très certainement le saxophone.

J’adore les mélodies au saxophone, c’est un chant qui me transporte ailleurs.

C’est comme si ça à élevait mon cœur dans d’autres sphères.

Mon grand-père en entendant cela s’est illuminé :

— C’est magnifique le saxophone… si tu apprends, tu pourras jouer un morceau à mon enterrement.

J’avais ri gênée. J’étais toujours gênée lorsqu’il parlait de sa mort comme ça, avec détachement, comme si ce n’était pas grave. Pour moi c’était grave la mort, la disparition irrémédiable des gens que l’on aime, devoir continuer sans eux jusqu’à la fin de notre vie. Pour moi, ce n’était pas un sujet à prendre avec légèreté. D’ailleurs, j’ai encore du mal avec ça encore aujourd’hui.

Par la suite, j’ai pensé de nombreuse fois à m’inscrire et à apprendre cet instrument mais ce n’était jamais le moment. D’abord je n’avais pas d’argent car j’étais étudiante, ensuite j’ai eu un travail et je n’avais plus de temps. Et puis au fur et à mesure, l’idée s’est éloignée. Mon temps libre je le consacrais à l’écriture.

Je ne sais pas pourquoi mais c’est en repensant à cette conversation que j’ai réalisé, le cœur serré, que mon grand-père était parti, que je ne le reverrais plus et que j’avais laissé passer la seule chance de jouer un jour du saxophone pour lui.

C’est cette pensée, avec le saxophone en fond, qui a ouvert les vannes. J’ai ressenti alors toute la douleur de la perte, et l’injustice face à ce que l’on ne peut défaire, ou refaire. J’ai pleuré dans ma cuisine et j’ai eu très mal. Cela a été comme un flot de réalité arrivé par surprise, un torrent qui m’a cruellement emportée vers un endroit dont on ne revient jamais complètement, cet espace perdu où se tiennent les êtres chers à nos cœurs qui nous ont quittés et qui ont gardé avec eux une part de nous.

Il m’a fallu un mois pour réaliser qu’il était parti, un mois c’est long, mais je crois que je devais en avoir besoin pour essayer de le garder encore un peu avec moi. Je me raccroche encore à lui en faisant mes recherches généalogiques, mes recherches sur l’oncle Louis, relisant ses carnets de notes de prisonnier de guerre… il n’est jamais très loin, et pourtant il n’est plus là.

*

1er décembre 2018

Que sont devenus la maison où il a grandi, le village où il a vécu, les champs de vignes dans lesquels il a travaillé, l’école avec les encriers…

Il y a cent ans, il naissait dans une petite ville de Champagne.

Je me demande tous les ans s’il faisait froid, ou bien s’il y avait du soleil dans un ciel bleu dégagé.

Y avait-il de la brume pour accompagner son premier cri ?

En tous cas, il y a cent ans aujourd’hui que naissait un petit Louis.

Un siècle qu’il est né et malgré le temps qui passe, je continue de lui souhaiter tous les ans un joyeux anniversaire en pensée.

3 commentaires sur “Vie d’auteure – Cette absence qui me tourmente

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  1. Cet article est très touchant. Moi aussi j’ai énormément de mal avec cette chose qui s’appelle « la mort ». C’est vrai qu’à chaque fois qu’un être cher s’en va, il garde une part de nous, et cette part qu’il garde, eh bien c’est ce vide intérieur que rien ne comble.

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